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Alors que le pouvoir politique vide les mots de leurs sens, comment réconcilier l’expression et les faits ? La littérature peut-elle jouer un rôle dans le « monde d’après » ? Le changement espéré est-il seulement possible ? Entretien avec l’écrivain Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012. Par Ellen Salvi

On voit systématiquement une cacophonie autour de la parole politique, qui se veut pourtant porteuse de vérité. Le pouvoir bredouille et se contredit. Est-ce dû à la crise sanitaire ou le problème est-il plus structurel ?

Jérôme Ferrari : Je ne pense pas que la parole politique soit censée porter la vérité, et il est même douteux que le domaine propre de l’action politique doive être évalué en termes de vérité : dire d’une décision politique qu’elle est « vraie » ou « fausse » n’a pas grand sens et il semble ici plus pertinent de la juger « bonne » ou « mauvaise », « juste » ou « injuste » sans prétendre s’exprimer sous l’autorité de la vérité – c’est d’ailleurs l’unique raison pour laquelle des opinions politiques contradictoires peuvent jouir d’une égale légitimité.

Mais cela ne signifie nullement que la politique n’ait pas à se soucier du tout de la vérité : on prend des décisions à partir de faits, dont on peut discuter l’interprétation, mais certainement pas le caractère de fait. Nous pouvons décider comment vivre, mais nous ne décidons pas de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas – même si on peut se trouver dans le doute ou l’ignorance – et si la vérité, dans son acception la plus triviale, est bien l’adéquation du discours à la réalité, alors la politique ne peut pas faire comme si elle n’importait pas.

Or, ce que la crise sanitaire a porté à son paroxysme de visibilité et d’aberration, c’est la déconnexion totale entre le discours politique et la réalité – qui était, il faut le préciser, quand même bien engagée, et de manière très visible et très inquiétante, depuis quelques années.

Le pouvoir ne semble même plus se soucier de préserver l’apparence de la vraisemblance – à laquelle tient tout particulièrement le menteur classique qui, au moins, fait l’effort de chercher à être cru. Ce qui semble inédit, c’est l’exercice constant du déni.

« Il n’y a pas de violences policières », « tout le monde est enthousiaste sur la réforme du lycée », « il n’y a pas beaucoup de grévistes »… Tout le monde sait, non, tout le monde voit que c’est monstrueusement faux mais, ce n’est pas grave, on ne peut pas dire le contraire, on ne peut pas dire que la police est violente, on ne peut pas dire que la gestion de la crise sanitaire semble, pour être extrêmement poli, quelque peu chaotique, on ne peut pas le dire – et peu importe que ce soit bel et bien le cas.

Comme Frédéric Lordon a exposé le mécanisme de ce phénomène fascinant en des termes à la fois précis et limpides, je me contenterai de le citer – il parle du président mais on peut sans risque généraliser le propos : « Cet individu, il l’a suffisamment montré, est capable de tout, spécialement dans le registre verbal, qu’il noue au réel d’une manière très paradoxale : dans un mélange de complète dissociation – aucun fait contrariant ne pouvant atteindre le discours – et de complète confusion, ce qui est dit valant ipso facto comme magiquement acté dans la réalité. »

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