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À ALFRED LE POITTEVIN

 

[Nogent sur Seine, 2 avril 1845.]

Nogent-sur-Seine – 2 avril 1845.

 

Nous aurions vraiment tort de nous quitter, de dérayer de notre vocation et de notre sympathie – Toutes les fois que nous avons voulu le faire nous nous en sommes mal trouvés. J’ai encore éprouvé à notre dernière séparation une impression pénible qui pr apporter avec elle moins d’étonnement qu’autrefois est toujours pleine de chagrin. Voilà trois mois que nous étions bien l’un et l’autre ensemble, seuls, – seuls en nous-mêmes, et seuls à nous deux – il n’y a rien de pareil au monde de pareil à nos aux conversations étranges qui se font au coin de cette sale cheminée où tu viens t’asseoir, n’est-ce pas mon cher poète ? Sonde au fond de ta vie et tu avoueras comme moi que nous n’avons pas de meilleurs souvenirs ; c’est-à-dire de choses plus intimes, plus profondes et plus tendres même à force d’être montées élevées. – j’ai revu Paris avec plaisir – J’ai regardé le boulevard, la rue de Rivoli, les trottoirs comme si je revenais voir tout cela après cent ans d’absence et je ne sais pas pourquoi j’ai respiré à l’aise en me sentant au milieu de tout ce bruit et de cette cohue humaine.  (Mais je n’ai personne avec moi ! hélas !– du moment que nous nous quittons nous sommes comme un nous abordons sur une terre étrangère où l’on ne parle pas notre langue et où nous ne parlons celle de personne.) – à peine débarqué j’ai passé mes bottes suis monté en régie, et ai commencé mes visites. L’escalier de la Monnaie m'a essoufflé parce qu’il y a cent marches à monter de haut et aussi que je me rappelais le temps évanoui sans retour où je le montais pr aller dîner ! J’ai embrassé Me d'arcet et Mlle d’Arcet qui étaient en deuil, je me suis assis dans un fauteuil j’ai causé une demi-heure et j’ai foutu le camp. – Partout j’ai marché dans mon passé, je l’ai remonté comme une rivière un un torrent que l’on grimpe et dont l’onde vous murmure le long des genoux. – j’ai été aux Champs-Élysées j’y ai revu ces deux femmes avec qui autrefois je passais des après-midi entiers (ce que je ne ferais pas probablement maintenant, tant je suis devenu un mâtin). La malade était encore à demi couchée dans un fauteuil, elle m’a reçu avec le même sourire et la même voix. Les meubles étaient là – et le tapis n’était pas plus usé... Par une affinité exquise par un de ces accords harmonieux dont l’apperception appartient seule à l’artiste un orgue de Barbarie s’est mis à jouer sous les fenêtres, comme autrefois pendant que je leur lisais Hernani ou René. et puis je me suis dirigé vers la demeure d’un grand homme. Ô malheur ! il était parti absent : « Mr Maurice vient de partir ce soir pr Londres. » Tu conçois que j’ai été embêté et que j’aurais voulu trouver une boule aussi exquise et pr laquelle je me sens une invincible tendresse. – Le commis de Maurice m’a trouvé grandi ; que dis-tu de ça ?

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