Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Par Didier Ayres. Le défaut inhérent et impossible à circonscrire de ma chronique relève de l’analyse forcément ethnocentrée, que je ne peux entreprendre que par le biais du monde référentiel de ma culture européenne. Bien sûr je connais la littérature, le cinéma et l’art graphique du japon – et quelques sentiments très forts au sujet de l’acteur de kabuki, que m’enseigna mon professeur Georges Banu à Paris III –, il reste que je ne conçois cet univers oriental que par le prisme de la traduction ou des sous-titres, seuls vraiment capables de me rendre accessible cet ensemble de signes. Nous connaissons tous le débat autour de L’empire des signes. Mais dans le même temps, cet ethnocentrisme pourrait être un avantage pour parcourir le journal de ce poète maudit de l’archipel nippon, comme enrichissant le spectre et l’épaisseur de ce personnage capiteux.

Ce préambule écrit me laisse maintenant assez de liberté pour jeter quelques mots sur le journal en caractères latins d’Ishikawa, à la fois pathétique – et dans son fond semblable au Dodes’kaden de Kurosawa – et artistique – qui pour moi s’inscrit dans une veine de l’expressionnisme allemand (y compris au sujet des dates). Car le sujet de ce texte, où le poète nous entretient de certaines prostituées qu’il côtoie, et du goût et du dégoût qu’il éprouve à ces fréquentations, ressemble en un sens à ce qu’éprouve Franck Biberkopf à l’encontre de Mieze, dans l’univers de l’écrivain allemand Alfred Döblin. Nous sommes ainsi pris de pitié pour ce pauvre poète complètement désargenté, qui traîne dans un Tokyo sale et noir. Sachant de plus qu’il devrait faire venir sa femme et son enfant, mais ne réunissant jamais assez d’argent, travaillant, comme Kafka ou Pessoa dans un sinistre bureau, pour un salaire toujours mis en gage. Pour le lecteur, on pourrait dire que c’est une catharsis, car il s’agit, je crois, d’une sorte de rame du vivant.

Un printemps à Hongo, Ishikawa Takuboku, Arfuyen, septembre 2020, trad. japonais, Alain Gouvret, 161 pages, 16 €

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article