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nom commun ; exemples : les journalistes sont les clercs de la Nation.

En France, comme dans les autres Nations de l’Occident omniscient, les journalistes sont sacrés. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années dix, vingt, trente, les journalistes n’étaient pas admirés, courtisés par les éditeurs, référés par les confrères, invités dans les talk-shows, sur les plateaux de télévision. Ils n’étaient pas sacrés mais ils étaient journalistes.

Avant ça, il y avait des journalistes « correspondants de guerre », comme les reporters de Jules Verne dans Michel Strogoff, il y a eu Tintin, et évidemment il y eut Albert Londres.

Un mot sur Albert Londres. Entre 1917 et 1918, Albert Londres court dans les tranchées, sur le front, défie la censure française (à l’époque, la censure française ce n’était pas l’autocensure journalistique mais la censure des autorités militaires) pour raconter la guerre. Cela donnera Contre le bourrage de crâne. Puis il part faire un reportage sur Gabriele d’Annunzio en 1919, décrit la situation morale et économique de l’Italie, et encourt l’ire de Clemenceau qui le fait licencier du Petit Journal en 1919. En 1920, il est le premier journaliste français à pénétrer sur le territoire dévasté de la Russie des soviets de Lénine. Il parcourt la Chine des seigneurs de la guerre en 1922 ; il rencontre Dieudonné, ancien de la bande à Bonnot, au Brésil en 1928 ; il fait un reportage si poignant sur le bagne de Cayenne que ce dernier est fermé un an plus tard, en 1924. Il part sur les traces de Georges Darien en 1924 et enquête sur les Bat d’Af, les bataillons disciplinaires d’Afrique du Nord, le fameux Biribi, dont il obtiendra également la fermeture. Il encourt la colère des autorités sanitaires françaises en enquêtant clandestinement dans les asiles psychiatriques, il se fâche avec la droite française (encore une fois) en dénonçant le système colonial dans Terre d’ébène. Il mourra en 1932 dans l’incendie (probablement criminel) du « Georges Philippar » en plein Océan Indien.

C’était Albert Londres. C’était un journaliste. Il n’était pas protégé par des amis politiques auxquels il servait la soupe. On ne le voyait pas sur les plateaux télé. Il ne racontait pas sa vie sexuelle à Ardisson.

Un journaliste, ce sont aussi ces gens qui risquent leur vie pour lever le voile sur la réalité sombre de leur pays, des gens comme Woodward et Bernstein.

Un journaliste, ça peut dire non. Et comme Mika Brzezinski, anchor sur MSNBC, refuser en direct de couvrir la Une sur Paris Hilton qui sort de prison. Elle se fâche, roule le papier en boule, essaie d’y mettre le feu avec un briquet qui ne marche pas, puis enfin se lève et le passe à la déchiqueteuse. En direct.

Mais un journaliste, ça n’est pas, ce ne sont certainement pas ces gens qui sont « embedded » dans la guerre d’Irak de Georges W. Bush, ces gens avec leurs casques et leurs gilets pare-balles qui parlent à la caméra en pleine nuit, et alimentent l’immense propagande du gouvernement américain au cours de la guerre de 2003. Les journalistes français sont différents. On ne peut pas tant leur reprocher l’aventure embedded, ce serait de mauvaise foi. D’abord, les informations à l’étranger se traitent beaucoup mieux dans les salles de rédaction parisiennes. L’international, chez Libé, au Monde, au Figaro, et ailleurs, on connaît. Les correspondants étrangers, souvent des free-lance, n’ont pas vraiment le droit à la parole.

Le monde, on connaît puisqu’on est Français et qu’on l’éclaire.

Le monde est fait ainsi. Il y a les anglo-saxons, les Allemands, les autres Européens, les Russes, l’Amérique latine (on y danse la samba et la salsa), les pays arabes riches, les pays arabes pauvres, l’Afrique noire (chez nous à l’ouest, pas chez nous à l’est et au sud), les Chinois, les Japonais, les Coréens, et les Asiatiques. Voilà, c’est tout. L’international, chez Libé, Le Monde, le Figaro, et les autres, on connaît. Donc, pas besoin de journalistes embedded pour couvrir des guerres qui ne sont pas les nôtres. Et quand il n’y a pas de guerre, pas de problème, on sait mieux quoi écrire de son bureau plein de paperasses jusqu’à la gueule que sur place dans le froid, avec d’autres journalistes qui parlent des langues étrangères sous la pluie.

Le journaliste français, ce n’est pas Tintin. Le journaliste français est le Hercule Poirot du reportage : pour comprendre le monde, il reste dans son bureau.

Le monde est connu. Les bons et les méchants ont été identifiés. Le journaliste français est avant tout un essayiste qui nous fait don des échantillons de son talent tous les jours ou toutes les semaines. Son rôle, jeter la lumière, sortir le lecteur de l’enfermement moral et intellectuel dans lequel il gît, abruti par Julie Lescaut, Joséphine ange gardien ou les émissions de Patrick Sébastien. Tout ce qui se produit dans ce monde est compréhensible par une grille de lecture du monde dont lui, le journaliste, comme le mystique, le clerc ou la pythie, a les clés. C’est ainsi que l’on comprend l’autocensure qui existe dans la presse et les médias depuis une vingtaine d’années.

Ne pas donner toute l’information, c’est rendre l’information plus accessible.

Plus d’infos c’est moins d’infos. Regardez les électeurs du FN, ils écoutent BFMTV, est-ce qu’ils en savent plus ? Non. Ceux de droite, ils regardent TF1, est-ce qu’ils comprennent davantage le monde ? Bien sûr que non. Parfois, dire la vérité sur les choses revient à relater une vérité provisoire, avant qu’elle ait été validée par la grille de lecture du monde, laquelle ramène toujours le monde vers son état stable. Or, dire la vérité, c’est parfois mentir, mentir parce que l’on fait le jeu de ceux qui sont prêts à utiliser la vérité afin d’alimenter leur discours mensonger, et mettre en danger l’ordre et la compréhension du monde. Pour le journaliste français, la vérité c’est parfois le mensonge.

Le problème, dans un monde d’informations en continu, c’est que cacher l’information qui ne correspond pas à la grille de lecture du monde en attendant qu’elle y corresponde ne suffit plus. Il faut maintenant aménager l’information. Prenons un exemple concret. Un exemple impliquant trois types d’acteurs : les homosexuels, gentils ; les Cathos, méchants ; les jeunes de banlieue issus de l’immigration, gentils, mais pas toujours. En Avril 2013, deux homosexuels (Wilfried et Olivier) se font tabasser dans le Dix-Neuvième arrondissement. Nous sommes en plein débat sur le Mariage pour tous et en plein show médiatique de la Manif pour tous. Là où il y a un vrai problème, c’est que la photo de Wilfried circule partout dans les médias et les réseaux sociaux, et que ceux qui sont pointés du doigt, ce ne sont pas les agresseurs, mais le « climat délétère occasionné par la manif pour tous ». L’aménagement de l’information est réussi. Tout le monde est convaincu qu’un groupe de manif pour tous avec des jupes croisées, des carrés Hermès, et des écharpes Burberry les ont embusqués dans une rue sombre du Dix-Neuvième pour leur casser les dents à coups de poussette. Dans les premiers temps, la police est perplexe, elle cherche les agresseurs entre la rue Saint-Dominique et l’avenue Rapp, mais plus elle cherche, moins elle trouve. Quand finalement la police met la main sur quatre jeunes multirécidivistes qui ont voulu « casser de l’homo », puis qu’ils sont jugés et condamnés, c’est le vide médiatique total, le néant absolu heideggerien qui tombe sur nous, pauvres lecteurs, qui ne pourrions pas comprendre si tous les faits nous étaient relatés. Passer à tabac ces deux types est un scandale. Punir sévèrement les agresseurs, c’est ce que doit faire la justice. Mais manipuler cette agression d’une façon aussi éhontée est répugnant.

Comment en est-on arrivés là ? Le choc du Front National depuis les années quatre-vingts a tellement bouleversé le système de valeurs des journalistes nourris à Althusser ou Bourdieu que la crainte d’aider les idées du FN hante chacun des mots tapés. C’est une obsession. Un peu comme le Diable pour un moine cistercien du treizième siècle. Cela se soigne. Au treizième siècle, dans les monastères, ils avaient de la bière et des moinillons mais pas de psychiatres. C’est différent de nos jours. Libé, l’Obs et consorts, cela ne devrait pas être la télévision d’État nord-coréenne. La déontologie journalistique ce n’est pas une ligne idéologique.

Quand comprendront-ils enfin que cette réécriture permanente des évènements pour faire correspondre la réalité à la grille de lecture de l’idéologie dominante aide le Front National, la xénophobie, la haine des minorités, plutôt que le contraire ?

Il est tellement plus simple de relater la vérité, de prendre position, d’oser dire plutôt que de glisser le même discours dogmatique en filtrant les évènements et en fardant les faits. Il est tellement plus simple de dire la vérité que de la travestir.

Cela s’appelle être journaliste.

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