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Par Gilles Banderier 🔸

Il paraît qu’à mesure qu’on vieillit, les souvenirs d’enfance se font de plus en plus nets et précis. Des scènes qu’on croyait totalement effacées de la mémoire (ou jamais enregistrées) ressurgissent avec la couleur d’un événement qui se serait déroulé hier. « Les années n’améliorent pas la mémoire, mais les scènes d’enfance ont une longue vie » (p.264). Chacun, à condition de bénéficier d’une belle vieillesse, pourra le moment venu vérifier si cela est vrai ou faux. Pour l’écrivain, il y a là un matériau de premier choix : « Contrairement au souvenir précis, la réminiscence puise dans le réservoir de visions qui se sont déposées en vous. Vous puisez lentement, comme lorsqu’on remonte un seau du fond d’un puits sombre » (p.65). En 2013, Aharon Appelfeld publiait Mon Père et ma Mère. L’écrivain israélien, né en 1932, avait atteint les rives du grand âge et pouvait donc observer le phénomène décrit plus haut.

Ce ne sont pas des mémoires, mais un roman autobiographique, avec toute la distance subtile que cela implique. Le narrateur, un jeune garçon entre 10 et 11 ans qui se prénomme Erwin (le prénom de naissance d’Appelfeld), passe comme chaque année ses vacances d’été dans une petite maison au bord du Prut, un affluent du Danube. Il n’y est pas seul car, outre ses parents, de nombreuses personnes, la plupart juives, sont également en villégiature. Un milieu de ce genre est un terrain fertile pour l’observateur. De plus, tout le monde sait, tout le monde sent, qu’une catastrophe est dans l’air. Personne n’a oublié la Première Guerre mondiale et il est patent que quelque chose d’autre se prépare, peut-être de pire. Il y a du Stefan Zweig dans ce récit, qui raconte à hauteur d’enfant la fin d’un monde et la naissance d’un écrivain (« je craignais l’écriture. Au fond de moi, je savais qu’elle était liée à une observation douloureuse, mais je ne m’imaginais pas qu’avec le temps elle serait un abri, un refuge, où non seulement je me retrouverais, mais où je retrouverais aussi ceux que j’avais connus et dont les visages avaient été conservés en moi », p.193).

 

Mon Père et ma Mère, Aharon Appelfeld, L'Olivier (Seuil) octobre 2020, trad. hébreu, Valérie Zenatti, 298 pages, 22 € 

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