Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

  •  
  • Par Fabienne Dupray (Dans Histoire de la justice 2007/1 (N° 17), pages 227 à 245).
  •  
    « Attendu qu’il y a des limites que la littérature, même la plus légère, ne doit pas dépasser, et dont Gustave Flaubert et coïnculpés paraissent ne s’être pas suffisamment rendu compte ».
    (Extrait du jugement du tribunal correctionnel de la Seine du 9 février 1857, Gazette des tribunaux.)

    2Gustave Flaubert et Charles Baudelaire se sont succédés sur les bancs du tribunal correctionnel de la Seine, quatre ans après les frères Goncourt. La rencontre de ces grands écrivains avec le monde judiciaire intrigue encore aujourd’hui. Tout d’abord parce qu’elle est symptomatique de l’évolution rapide des mœurs, qui fait que ni Madame Bovary, ni Les Fleurs du mal ne soulèvent plus aujourd’hui aucun soupçon d’immoralité. Ensuite parce qu’elle nous donne à réfléchir sur le sens même des procès littéraires, en tant qu’ils sont le lieu privilégié de la rencontre entre deux domaines qu’a priori rien ne réunit – la justice s’attachant à des faits réels, la littérature à des faits imaginaires. Les questions posées par ces procès atypiques sont en effet toujours d’actualité [1][1]Voir colloque « Droit et littérature » (xviie-xxe siècles)…. Comment la justice réagit-elle face à une œuvre littéraire ? Comment les juges peuvent-ils établir la limite entre infraction et liberté de création ? Pourquoi des œuvres sont-elles encore aujourd’hui censurées, alors que l’évolution des mœurs est évidente et rapide ? L’analyse du procès particulier de Madame Bovary, si elle ne peut apporter de réponse immédiate à ces questions, permettra néanmoins de cerner les enjeux fondamentaux des procès littéraires.

    3Gustave Flaubert comparaît vers onze heures du matin, le 29 janvier 1857, devant la sixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Il est accusé, sur le fondement des articles 1er et 8 de la loi du 17 mai 1819, 59 et 60 du Code pénal de 1810 [2][2]Les articles 1er et 8 de la loi du 17 mai 1819 constituent le…, d’avoir outragé la morale publique et religieuse et les bonnes mœurs par son premier roman, Madame Bovary.

    4L’écrivain s’émut le premier de l’accusation portée contre son œuvre, et resta persuadé de n’être que le « prétexte [3][3]Correspondance, T. II (juillet 1851-décembre 1858),… » à « une affaire purement politique [4][4]Correspondance, T. II, p. 661, à son frère Achille, le 4 ou le… ». Mais si le procès de Madame Bovary déconcerte encore et surtout aujourd’hui, c’est parce qu’il soupçonne d’immoralité un « classique » incontournable de nos bibliothèques, étudié dès le collège. En 1931 déjà, Paul Lapeire trouvait, « avec [sa] conception actuelle, énorme [5][5]Lapeire (P.), Essai juridique et historique sur l’outrage aux… », le fait que le livre de Flaubert ait pu être considéré comme outrageant les bonnes mœurs. Est-ce donc l’évolution de la conscience collective qui a permis à un roman jugé « immoral » il y a un siècle et demi de devenir l’un des chefs-d’œuvre les plus reconnus de notre littérature ? Et comment Madame Bovary, ce « livre sur rien » selon le projet même de Flaubert, ce « livre sans attache extérieure, qui se tien [t] de lui-même par la force interne de son style, […] un livre qui n’[a] presque pas de sujet [6][6]« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un… » a-t-il pu représenter, pour les autorités, un danger potentiel ? En effet, quoi de plus anodin a priori que ce récit des adultères d’une fille de paysan à l’âme romantique, qui ne trouve dans le mariage que des désillusions ?

 

https://www.cairn.info/revue-histoire-de-la-justice-2007-1-page-227.htm

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article