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Pour l’historien, faire entrer l’auteur du « Malade imaginaire » au Panthéon rendrait justice à un art qui pâtit d’un décit de reconnaissance patrimoniale et rééquilibrerait une institution où militaires, religieux, politiques et scientiques sont prédominants

La pétition pour l’entrée au Panthéon de Molière, à l’occasion des 400 ans de sa naissance, le 15 janvier 2022, a d’emblée entraîné une bataille de la mémoire surprenante au regard de la notoriété de l’auteur de langue française le plus lu, le plus joué et le plus traduit dans le monde. L’argument récurrent invoqué par les adversaires de ce geste éminemment politique est l’absence de dépouille mortuaire de celui qui, au motif de son statut de comédien excommunié, a été enterré de nuit au cimetière Saint-Joseph dans une bière en bois sans inscription tombale. Ce fétichisme de la « relique » ne traduit-il pas la survivance inconsciente d’une attitude religieuse héritée de l’hagiographie des saints, laquelle imposait de sanctier les restes des grands hérauts de la chrétienté ? N’oublions pas que le Panthéon fut construit en qualité d’église catholique royale dédiée au culte de Sainte-Geneviève, et qu’il redevint église de 1806 à 1885. Ce « temple républicain » porterait-il la trace de sa vocation première de lieu de culte ? Serait-il, en dénitive, l’équivalent laïc de la Basilique de Saint-Denis ? Nul doute que ce substrat théologique réapparaît dans l’inconscient culturel collectif au sein d’une société pourtant censée avoir achevé son processus de sécularisation. Car rien n’impose la présence d’un corps selon les statuts édictés par la Convention nationale à l’occasion de la requalication de l’église en sanctuaire de la nation en 1791. Plusieurs illustres précédents attestent d’une certaine liberté dans la nature de ce qui « entre au Panthéon » : tel est le cas du rapatriement des cendres présumées de Jean Moulin en décembre 1964 par décision de Charles de Gaulle ; mais aussi du cercueil vide de Condorcet inauguré sous l’impulsion de François Mitterrand en 1989. Alors, pourquoi faudrait-il que Molière soit déclaré inéligible, sinon par la rémanence d’une conception archaïque héritée d’une institution religieuse précisément responsable de sa mort sans sépulture. Faut-il iniger à Molière une double peine en reproduisant les erreurs de l’histoire ? La question s’était déjà posée en 1817 lors de l’inauguration de sa tombe vide au Père-Lachaise.

 

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