Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Les algorithmes ont ceci de magique qu’ils semblent fonctionner sans intervention humaine. Voilà une belle fiction qu’entretiennent les dispositifs numériques et les grandes entreprises sur lesquels ces dispositifs sont assis. En vérité, les contenus des plateformes – YouTube, Facebook, Twitter… – doivent leur relative pureté avant tout au travail de milliers de « modérateurs » qui suppriment les images et énoncés  problématiques. Dans Derrière les écrans, Sarah T. Roberts propose pour la première fois une étude de ces invisibles au croisement de la sociologie du numérique, du travail et du courant technocritique  🔸 Par Benjamin Tainturier 🔸

Boris Vian a inventé, dans les pages de L’arrache-cœur, la Gloïre, un personnage s’affairant dans les eaux les plus fangeuses pour ramener à la surface des objets que les habitants du village voisin ne voulaient plus voir. Ce faisant, le nageur endosse les péchés, leste la société d’un poids comme il se flétrit et se damne.

Le folklore est riche de ce genre de « mangeurs de péchés », personnages conçus pour digérer des fautes morales, à la manière de confesseurs païens, et qui offrent aux sociétés violentes, en même temps que profondément croyantes, un moyen de vivre avec la culpabilité. Leur fonction sociale est presque aussi prononcée que celle du « bouc émissaire » dont l’ouvrage classique de René Girard s’était saisi en 1982.

Sarah T. Roberts, qui enseigne les sciences de l’information en Californie, débusque dans les arcanes du web une forme actualisée de ces agents folkloriques : il existe des milliers de « modérateurs » de par le monde, dont la tâche consiste à nettoyer le web, les forums, les réseaux sociaux, à purifier en somme l’espace public numérique de ses contenus les plus litigieux (sexualité, violence, insultes). Fruit de huit années d’étude et d’entretiens, Derrière les écrans s’impose comme la première étude d’ampleur d’opérations très diverses que Sarah T. Roberts unifie sous la désignation de « modération commerciale de contenu ».

Sarah T. Roberts, Derrière les écrans. Les nettoyeurs du Web à l’ombre des réseaux sociaux. Préface d’Antonio Casilli. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Sophie Renaut. La Découverte, 264 p., 22 €
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article