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TRIBUNE. Pour le politiste Fabien Jobard, en faisant savoir qu’il lit « tout ce qui sort sur le Covid », le président mélange dangereusement deux sphères que Max Weber avait pris soin de distinguer : la science et la politique. 🔸Par Fabien Jobard (Sociologue) 🔸

La volonté, réitérée, de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, de former une commission en charge de séparer, dans l’université et la recherche, « ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme et de l’opinion » a soulevé une indignation rare dans le monde académique, suscitant un appel à la démission signé par plus de 20 000 collègues. En effet, tracer la démarcation entre ce qui est et ce qui n’est pas scientifique est le cœur de l’activité scientifique, menée au sein d’instances collégiales formées à cette seule fin. La tâche du politique, en la matière, est d’assurer à ces instances les conditions de félicité de leur fonctionnement : leur indépendance, leur pérennité, leur sérénité. Rompre cette démarcation entre savant(e)s et politique est reçu par les scientifiques comme une agression caractérisée.

Transgresser la frontière entre ces deux mondes que sont la politique et la science semble depuis quelques semaines être aussi l’exercice du président Macron. « L’Obs » recensait dans un article récent toutes les marques de crédibilité scientifique dont le président entend désormais se parer pour fonder ses décisions. Mi-février, « un conseiller du pouvoir » avançait qu’Emmanuel Macron pouvait « challenger les scientifiques, poser la question qui les déstabilise ». Deux semaines plus tard, le président de l’Assemblée Nationale, Richard Ferrand, estimait à son tour que M. Macron, qui dispose, grâce à sa maîtrise de l’anglais, d’une « arme redoutable » et épluche « tout ce qui sort de scientifique sur le Covid », au point que tel ministre n’envoie plus d’études scientifiques au Président par peur désormais de paraître « ridicule » auprès de lui – le même Richard Ferrand promettant à son champion une « agrégation d’immunologie ».

Ces éloges d’un président-savant pourraient rassurer : quoi de plus sain, en effet, que le politique se nourrisse de science ? Mais ici, c’est un tout autre spectacle qui est donné par le président et ses communicants. L’intérêt présidentiel pour la science est chanté par les conseillers et les proches sur un ton qui rappelle les louanges des Danube de la Pensée qui, un temps, fleurirent dans les régimes réels-socialistes. On peut sourire d’un homme qui, seul, lit « tout ce qui sort » ; soit plusieurs dizaines d’articles par jour, parfois d’une rude technicité, sans compter les réponses et amendements aux articles en question. Mais la presse souligne que cette passion scientifique s’accompagne chez le président d’un franc rejet des scientifiques, en premier lieu du conseil scientifique et de son président Jean-François Delfraissy (nommés par lui) : aucun avis n’est plus requis, dit « l’Obs », depuis le 13 janvier, aucune autosaisine n’est plus même publiée… ce président si savant, notre président-savant, sait. Et, en savant, décide. Le « en même temps » présidentiel vaut onction : président en même temps savant.

 

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