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Par Gilles Banderier 🔸 Les sociologues ont montré depuis longtemps que le prénom constitue un marqueur social (en y réfléchissant un peu, cette « découverte » ressemble, comme souvent en sociologie, à un enfoncement de portes ouvertes). Se peut-il qu’un prénom soit également une figure du destin ? Femme libre dans tous les sens du mot, elle portait le prénom rare et peut-être unique de Libertas. Son mari, Harro Schulze-Boysen, incarnait à lui seul une page de l’histoire allemande : on trouvait dans son arbre généalogique l’amiral Alfred von Tirpitz (le plus grand navire de la marine de guerre allemande porta son nom) et Ferdinand Tönnies, un des fondateurs de la sociologie. Le grand-père de Libertas, le prince Philipp zu Eulenburg, fut l’ami intime du Kaiser Guillaume II et même davantage, faisant partie du cercle masculin qui se réunissait autour de l’Empereur manchot pour des séances de spiritisme et des parties fines.

Göring viendra chasser sur les terres appartenant aux parents de Libertas. Dans le Berlin de l’entre-deux-guerres, Harro animait une revue indépendante, Der Gegner (L’Opposant). Après 1933, ni l’opposition, ni l’indépendance ne seront au goût du nouveau régime, qui fit ce qu’il convenait de faire pour les briser (Harro fut dûment passé à tabac et en conserva des séquelles). Dans certains cas, ce genre d’intimidation porte ses fruits ; dans d’autres non. Travaillant à la Deutsche Kulturfilm-Zentrale, Libertas fut amenée à s’occuper des documentaires d’actualité qui, lors des séances de cinéma, précédaient le grand film proprement dit. Elle vit ainsi arriver sur son bureau des photographies prises par les soldats de la Wehrmacht eux-mêmes, lors d’exécutions massives sur le front de l’Est. Harro, lui, travaillait au ministère de l’Aviation, un endroit où l’on pouvait également voir et apprendre bien des choses. Ce couple libre passa insensiblement de l’opposition à la résistance. 

 

Les Infiltrés, L’histoire des amants qui défièrent Hitler, Norman Ohler, mai 2020, trad. allemand, Olivier Mannoni, 424 pages, 22 €

Edition: Payot

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