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Les États-Unis ont cessé d’être les porteurs et l’emblème de la modernité. L’impérialisme culturel prend fin. C’est le moment de rappeler que cette culture aussi adulée que vilipendée est elle-même issue d’innombrables métissages, comme dans le reste du continent  Par Serge Gruzinski 

En 2016, invité par une grande université chinoise, j’attendais l’ascenseur sur le campus. Dans le hall, un écran de télévision revenait en boucle sur l’inauguration à Shanghai du parc Disney. Triomphe de l’américanisation sur la Chine de Mao, à quelques pas d’un bâtiment voué à l’étude de sa pensée, ou, pour reprendre la formule du Brésilien Mario de Andrade, « anthropophagie » à la chinoise en train de s’approprier l’univers mythique de mon enfance et de celle de millions d’Occidentaux ? La question est majeure parce qu’elle touche l’avenir proche de notre planète. Si majeure qu’on ne saurait la laisser entre les mains des think tanks de tous bords ou des sociologues de la culture, d’ordinaire insensibles à la perspective historique sans laquelle autant l’essor de l’américanisation que son visible déclin échappent à l’analyse.

Qu’est-ce que l’américanisation ? Dans cet ouvrage, Ludovic Tournès, professeur d’histoire internationale à l’université de Genève – à qui l’on doit une poignée d’ouvrages remarqués sur la musique et les États-Unis – nous offre un ensemble de réponses claires et précises dans lesquelles il fouille le sens du mot si galvaudé, sonde ses fondements matériels, explore ses expressions politiques, mythiques et artistiques en passant en revue la peinture, la musique, le cinéma, des domaines souvent négligés par les historiens généralistes. D’où ses questions : quels sont les rapports entre américanisation et globalisation ? En quoi le messianisme démocratique incarne-t-il le modèle américain ? Comment celui-ci se propage-t-il et quelle est sa force de frappe culturelle ? Ajoutons les réflexions pertinentes sur l’idée de production de masse, le fordisme et l’American Way of life qui débouchent sur la question : « la culture du monde est-elle états-unienne ? » et la conclusion : « le XXIe siècle ne sera pas états-unien ». Les États-Unis ont cessé d’être les porteurs et l’emblème de la modernité. L’échec de la submersion culturelle annoncée, un prestige érodé depuis les années 1960, l’essor corrélatif d’un « anti-américanisme structurel » (p. 169), lié au désengagement international amorcé par Obama et accéléré par Trump, en rendent largement compte.

 Ludovic Tournès, Américanisation ? Une histoire mondiale (XVIIIe-XXIe siècle), Fayard, 2020.

 

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