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Le féminisme de Silvia Federici s’ancre dans le corps. Retraçant l’histoire politique de l’exploitation du corps féminin, son nouvel ouvrage esquisse aussi la voie d’une réappropriation et d’une libération de ce corps, par l’interrelation avec le vivant, et par la danse. Par Cléo Salion-Girault 🔸

Comment reprendre corps ? Cette question sert de point de départ à Silvia Federici, universitaire et militante féministe états-unienne, dans son nouvel ouvrage rassemblant des essais et des articles écrits tout au long de sa vie. Déjà, dans son célèbre Caliban et la sorcière, elle avait montré comment la transition entre les systèmes féodal et capitaliste, dans l’Europe du XVIe et XVIIe siècle, s’était effectuée au prix d’une mécanisation agressive des corps féminins. L’institutionnalisation de la chasse aux sorcières fut à l’origine, affirmait-t-elle, d’une transformation du corps des femmes en machines : corps laborieux utilisés comme des outils, mais aussi machines reproductives, servant le renouveau perpétuel de la main d’œuvre. Et si elles étaient systématiquement attaquées, c’est que leur sexualité, leur rôle primordial dans la reproduction et leur aptitude à soigner constituaient des biens et des pouvoirs collectifs, faisant d’elles des obstacles à l’extension du système économique capitaliste, à l’accumulation et la polarisation des richesses, à la privatisation des moyens de production. À rebours de l’analyse marxiste selon laquelle l’oppression des femmes sous le capitalisme serait accidentelle, le féminisme autonome dont S. Federici se revendiqu suggère que la séparation de la production et de la reproduction qu’il initie est, en fait, au principe même de la division du travail et de la différenciation sexuelle.

C’est dans la continuité de Caliban et la sorcière que doit se lire cette nouvelle œuvre, dans laquelle S. Federici revient sur l’histoire politique du corps féminin. Mais ce qu’elle entreprend dans Par-delà les frontières du corps dépasse la seule enquête historique : « J’ai décidé d’écrire plutôt sur le corps et ses pouvoirs – pouvoir d’agir, de se transformer, le corps comme limite à l’exploitation » (p. 131) explique-t-elle. Il s’agit de proposer une théorie politique qui nous permette de reprendre corps, c’est-à-dire de « revendiquer notre capacité à prendre des décisions sur les réalités qui le touchent » (p. 27). Cette réappropriation corporelle est au fondement de l’autodétermination, point nodal du féminisme autonome de S. Federici.

Silvia Federici, Par-delà les frontières du corps, Repenser, refaire et revendiquer le corps dans le capitalisme tardif, trad. par Léa Nicolas-Teboul, Éditions du remue-ménage, 2020, 18,95€.

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