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La réédition en français de l’article classique de Charles Percy Snow sur l’infranchissable fossé entre la culture scientifique et la culture littéraire, Les deux cultures, conduit à se demander si leur ignorance et peut-être leur haine réciproques sont vraiment inévitables. Dans un livre passionnant sur le Cercle de Vienne, Pensée exacte au bord du précipice, le mathématicien Karl Sigmund ne montre-t-il pas qu’il y a eu des époques où elles étaient en harmonie ? Mais les noces de la science et des lettres ne se commandent pas.   Par Pascal Engel 🔸

On se demande, en relisant la fameuse conférence prononcée par Charles Percy Snow en 1959, pourquoi elle souleva tant de tempêtes, car elle ne faisait que constater une évidence, qui avait existé dans la culture anglaise depuis longtemps, notamment avec l’opposition entre Coleridge et Bentham, entre Matthew Arnold et Thomas Huxley. La thèse de Snow était simple : elle se bornait à constater que, au moins depuis la révolution industrielle, les intellectuels littéraires s’étaient comportés comme des luddites, et avaient écrasé de leur mépris les études scientifiques, alors qu’elles sont une composante essentielle d’une véritable culture.

Combien de littéraires, demandait Snow, savent ce qu’est la seconde loi de la thermodynamique ? Il s’en prenait surtout à la culture d’Oxbridge et à l’esprit élitiste et arrogant des littéraires « purs » comme T. S. Eliot et à l’irresponsabilité  d’auteurs comme Wyndham Lewis et Ezra Pound, qui firent plus que flirter avec le fascisme. C’est sans doute ce genre de remarques – parfaitement justes – qui suscitèrent l’ire du grand critique littéraire de Cambridge, Frank Raymond Leavis, qui fit une réplique cinglante à Snow, rappelant sa nullité comme romancier, et défendant la primauté de la culture littéraire. Snow attaquait avec raison la légèreté des littéraires. Mais, de son côté, le grand puritain de la littérature Leavis avait sans doute raison de défendre sa version exigeante et hautaine de ce qu’il appelait « la grande tradition » et « la recherche commune ». Leavis était-il pourtant un défenseur plus pur de l’esprit qu’Ernest Rutherford ou que le statisticien Ronald Fisher (récemment déboulonné pour ses vues sur l’eugénisme) ?


Charles Percy Snow, Les deux cultures. Suivi de Supplément aux deux cultures et d’État de siège. Trad. de l’anglais par Claude Noël et Christophe Jacquet. Introduction de Stefan Collini. Les Belles Lettres, coll. « Le goût des idées », 200 p., 13,90 € 
Karl Sigmund, Pensée exacte au bord du précipice. Une histoire du Cercle de Vienne. Trad. de l’allemand par Delphine Chapuis-Schmitz. Postface de Douglas Hofstadter. Markus Haller, 496 p., 28 €
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