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C'est une longue et belle lettre, comme on n’en écrit plus, adressée par Sophie Bessis à Hannah Arendt. Une causerie entre deux femmes. Elles « se parlent », avec plus de quatre décennies de distance. Le cadre est celui de la pandémie, avec ses silences propices à la réflexion, et à toutes les grandes interrogations que le virus suscite sur des sujets fondamentaux. Lorsque deux femmes sont face à face, elles ont beaucoup de choses à se dire, pour notre grand bonheur. Elles font des digressions, montent et descendent dans le temps sans se fatiguer, et ce dernier est rempli à ras-bord de choses multiples et parfois contradictoires sur lesquelles elles s’arrêtent. Le temps, dans toutes ses strates, elles l’explorent.

 

Et Sophie Bessis est bien outillée : l’histoire, proche et lointaine, elle la connaît remarquablement bien. Pas seulement de par son métier, mais parce qu’elle est pétrie d’histoire immédiate, qu’elle porte en elle la mémoire des siens et de ceux qu’ils ont côtoyés. C’est un vrai plaisir de la suivre pas à pas dans le dédale de ce passé qu’elle relit. Et l’on découvre, à côté du savoir de l’historienne, le talent de l’écrivain qui sait dire l’émotion et l’épaisseur de l’existence. Émotion que le lecteur attentif, quel qu’il soit, ressentira à son tour parce qu’il en aura saisi la vérité, et qu’elle lui aura livré « un autre », différent et semblable, dont l’humanité fait oublier l’altérité. « Oublier » ? Sans doute dans un souci majeur d’universel, et à travers ce beau rêve de commune humanité. Rêve caressé nos vies durant, et dont certains d’entre nous continuent heureusement de se réclamer. Mais l’oubli n’est pas une solution, l’altérité ne s’oublie pas, ne s’appréhende pas comme « un secret de famille qu’on cache comme une honte ». L’altérité existe, il faut la reconnaître, lui faire sa place. Nous ne sommes pas identiques, nos histoires ne sont pas les mêmes, l’humain est diversité.

Entre moments de vie et péripéties de l’histoire, Sophie Bessis s’adresse donc à Hannah Arendt en explorant ses écrits, en espérant y trouver des réponses aux questions qui tourmentent les consciences d’aujourd’hui. C’est qu’elle s’adresse, il faut le rappeler, à une femme qu’elle admire, qui est un vrai monument de la pensée philosophique et morale moderne, dont la dimension visionnaire, la lucidité et le courage intellectuel sont exceptionnels, et dont les phrases-phares illuminent nos cheminements intellectuels. Mais, en dialoguant avec elle, Sophie Bessis lui apporte aussi la contradiction, sur des points importants en rapport avec des visages de l’altérité qui sont demeurés obscurs dans son œuvre, ou sur lesquels elle a fait l’impasse.

 

Sophie Bessis, Je vous écris d’une autre rive – Lettre à Hannah Arendt, Tunis, éditions Elyzad, mars 2021, 88 p. 13 € 50 — Lire ici l’article de Christiane Chaulet Achour

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