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La littérature grouille d’animaux, et la langue littéraire cesse volontiers de parler pour rugir, mugir, miauler. Il semble donc indispensable de développer une interprétation zoopoétique des textes.

Dans La Bête dans la jungle, Henry James raconte l’histoire d’un homme qui, toute sa vie durant, attend que de la jungle des jours surgisse une créature fatale qui viendra planter ses crocs dans sa nuque. Et le jour vient où, en effet, elle bondit ; mais c’est une bête fantôme, digne de cette existence spectrale : le personnage prend conscience qu’il a passé sa vie à louvoyer pour éviter un danger chimérique – et c’est ainsi que la menace, en fin de compte, s’incarne dans la chimère elle-même. L’animal qui, ici, hante le texte figure peut-être, autoréflexivement, le péril qui guette, tapi dans le fouillis réglé des mots, l’auteur lui-même, qui donne, avec cette longue nouvelle, un récit du non-agir, où l’inadvenu règne en maître ; mais il figure aussi, surtout, le destin de toute lecture littéraire, de cette quête du « plus haut sens » inévitablement déçue, et ne pouvant aboutir qu’à une épiphanie négative, quand les mots cessent de parler pour rugir, mugir, miauler. De là cette idée, que l’écrivain pourrait bien être un « Dieu animal » (c’est ainsi que, dans son Goethe et Tolstoï, Thomas Mann décrit le romancier russe), son humanité supérieure étant le résultat de la jonction de deux inhumanités : d’un côté, l’impénétrable lumière de l’esprit désincarné, planant sur les eaux abstraites du verbe ; de l’autre côté, l’inépuisable obscurité des mots saisis par l’animal.

Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique

Anne Simon

2021

Wildproject

397 pages

25,00 €  

 

 

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