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Par Léon-Marc Levy 🔸Ce très court roman (novella) accomplit en quelques dizaines de pages le miracle parfait de la littérature. L’art de la narration y est porté à un sommet indépassable tant la condensation et la richesse s’épousent en un ouvrage puissant et sublime. L’histoire que raconte ce roman aurait pu, sans aucun ajout d’éléments narratifs, faire l’objet d’un ouvrage de plusieurs centaines de pages mais Boito en fait un extrait pur, chaque goutte étant chargée de sens, d’évocation, de puissance imaginative. En un volume minuscule, Boito fait vivre une grande histoire d’amour, de trahison, de vengeance implacable. En un volume minuscule, Boito dessine le portrait inoubliable d’une femme, belle, hautaine et forte. En un volume minuscule, il nous brosse la caricature d’un homme, bellâtre et veule, lâche, vulgaire, indigne.

L’histoire se présente comme un extrait du journal intime de la comtesse Livia Serpieri. La Comtesse Livia – la diariste/narratrice – est une fleur vénitienne. Elle règne sur la ville, ses canaux, ses soirées mondaines, ses salons, par sa beauté épanouie, la richesse de son mari et un esprit pétillant. Venise et ses fastes, ses artifices, font terreau à cette beauté que la vie enchante et qui enchante la vie autour d’elle dans les salons. Elle a le monde à ses pieds et un pouvoir rayonnant sur ses amis et relations, hommes et femmes.

« A Venise je renaissais. Ma beauté s’épanouissait. Un éclair de désir passait dans les yeux des hommes quand ils me regardaient. Même sans les voir, je sentais la flamme de leurs yeux sur toute ma personne. Jusqu’aux femmes qui me dévisageaient, puis me détaillaient de la tête aux pieds en m’admirant. Je souriais comme une reine, comme une déesse. Ma vanité satisfaite, je devenais bonne, indulgente, familière, insouciante, spirituelle : l’ampleur de mon triomphe me faisait presque paraître modeste ».

A cette déesse il faut un dieu. Peut-être est-ce ce bel homme, ce beau lieutenant de ligne au corps sculpté, à l’esprit retors, cet homme dont Livia dit d’emblée qu’il est lâche et qui trouve dans ce trait une attirance de plus.

 

Senso, Camillo Boito, éditions Sillage, 2008, trad. italien, Monique Baccelli, 68 pages, 7,50 €

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